Voyeurisme, ondes et besoin d'attention : Comment Needy Girl Overdose dépeint internet ?

Internet c'est les autres

Voyeurisme, ondes et besoin d'attention : Comment Needy Girl Overdose dépeint internet ?
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Attention, cet article va aborder des thèmes comme les problèmes de santé mentale, le décrochage avec la réalité. Si vous êtes en détresse, n'hésitez pas à appeler le 3114

Needy Girl Overdose est l'un de ces jeux qui ont attiré mon attention grâce à sa réputation de jeu "étrange" d'une part, mais aussi grâce à son côté "viral". Beaucoup de streameurs y ont joué et la chanson "INTERNET YAMERO" a trainé pendant longtemps dans mon fil Tiktok. Mais ce n'est que récemment que je me suis décidé à y jouer, motivé par la sortie de l'anime. J'ai alors découvert une œuvre bien plus profonde qu'il n'y paraît.

Au diable, la normalité !

A peine, ai-je démarré le jeu qu'il sait déjà comment m'appâter, avec le démarrage de "windose 20" semblable à celui de windows 95/98. On choisit son fichier via un écran de démarrage (qui n'est pas sans rappeler celui de windows XP), et on arrive sur un bureau à l'esthétique retro. On découvre Ame, par l'intermédiaire d'une fenêtre affichant sa webcam, la jeune femme nous explique par l'intermédiaire d'une conversation "Line" que nous sommes son petit-ami et manager de surcroît, nous avons une mission : L'aider à gérer sa carrière de streameuse.

Dans une esthétique rétro, le bureau d'un PC avec 3 fenetre, sur l'une on voit "Ame", l'autre ses statistiques, et dans la dernière une fenêtre de conversation dans laquelle on peut lire : "T'es mon âme soeur, la personne la plus importante pour moi, celle qui me comprend et me soutiens, mais aussi celle qui manage ma carrière."

En effet, si Ame semble plutôt négative, blasée, cynique, le soir elle devient OMGKawaiiAngel (Angelikawaii en Français), l'autoproclamée ange d'internet. Ame abandonne alors sa tenue sombre pour arborer un costume ultra-coloré et une personnalité rayonnante supposée apporter de la joie pour tous les nolifes. Le jeu va alors constamment nous mettre ces personnalité par le biais de leur réseaux sociaux respectifs. Mais comme on dit "Chasser le naturel, il revient au galop".

Soyons honnête, le cas des streamers avec des personae différentes existent réellement, il n'y a qu'à voir certains Vtubers existants. Mais si on peut considérer que c'est juste le fait de jouer un rôle, dans le cas de notre ange, le jeu nous fait comprendre qu'Ame a des soucis. En témoigne, la plaque de Xanax dont il possible d'abuser, pour faire baisser son stress mais détériorer sa santé mentale.

L'un des premiers reflexes que l'on va avoir (enfin j'espère), c'est de se dire "I can fix her" et de mettre sa jauge de santé mentale à zéro. Une fois cela fait, Ame vous dit qu'elle arrête le stream, reprend ses études et trouve un travail de bureau. Hop, une fin débloquée et vu le ton employé, une mauvaise. Visiblement on doit être un peu dérangé pour aller sur internet. et il va falloir faire avec.

Une page internet d'un réseau de type twitter, le compte @x_angelikawaii_x indique "Le streaming c'est fini, je retourne dans le monde réel, merci de m'avoir soutenue jusqu'à présent" Puis au premier plan, une fenêtre nommée "la fin" affiche "On a tous besoin d'une poussée de stresse pour vivre"

Au diable, internet ? Au diable Internet.

Il est vrai qu'au départ, Internet, c'était un truc de nerd, un truc de gros barbus, fallait être passionné d'informatique pour aller sur le net et retenir les adresses sans moteur de recherche. Maintenant, tout le monde y est. Et le jeu nous montre que sur internet, il y en a beaucoup des dérangés justement. A chaque stream de l'ange numérique, on va devoir modérer les commentaires des gens pour diminuer son stress, entre les insultes gratuites, les remarques sexistes voire carrément perverses, tout y est malheureusement comme en vrai (Et on peut saluer la traduction française, vraiment on-point).

On y retrouvera aussi les commentaires sur les réseaux sociaux, sur les boards avec des commentaires encore plus crades. Mais au lieu de ne pointer que les comportements inappropriés des gens, le jeu aborde frontalement les conséquences de ce genre d'action sur les victimes qu'importe leur santé mentale. (Une des fins consiste littéralement à montrer les conséquences psychologiques des commentaires négatifs sur les réseaux, quand une autre est beaucoup plus "physique")

Une fenêtre de stream en cours avec quelques commentaires désobligeants
Mesdames et messieurs, bienvenue sur internet

Dans le même temps, Needy Girl OVERDOSE va aussi s'attaquer aux effets néfastes de la courses à l'audience, des facilités que l'on peut prendre, pour faire du clic. Vous pourrez par exemple choisir de faire du contenu "sexy", pour augmenter rapidement votre nombre de followers, ou alors lancer une série de stream complotistes. Tout ça, alors qu'Ame écrit sur son compte privé, qu'elle n'en a rien à faire de ses abonnés ou de ce qu'elle raconte tant que ça marche. Et si tout ça n'était que futile ?

D'un autre côté, les péripéties d'Angelika peuvent aussi montrer un internet "beau". D'une manière simple tout d'abord, lorsqu'elle arrive à des opportunités professionnelles (Et si vous suivez des Vtubers corpo vous comprenez ce sentiment), ou alors quand elle va rencontre une jeune fan. (Même si Ame gâchera un peu la fête).

Mais NGO va aussi aborder de manière plus… utopiste le principe même d'internet, où tout le monde est uni. Bien sûr, techniquement c'est déjà le cas, mais dans notre sujet, c'est finalement Angelika qui arrive à relier tout le monde, au travers de sa personne. Angelika est une entité à part entière, qui dans un cas va faire partir tout le monde d'internet suite à son départ, ou dans l'autre va générer tellement de trafic qu'internet ne va pas le supporter. C'est l'ange annonciateur de l'apocalypse. Ces deux fins sont parmi celles que je considère comme étant les plus jolies. Mais finalement est-ce qu'on ne serait pas mieux sans internet ?

Internet et les ondes ça par(denpa)

Une des choses qu'on peut lire le plus souvent sur internet, ce sont les théories du complot du style " Il y a des puces 5G dans les vaccins" ou des choses du genre, "Les ondes contrôlent le cerveau". Eh bien, sachez que cela ne date pas d'hier. Le rapport avec notre jeu ? Vous le découvrirez bien assez tôt !

Le 17 juin 1981, un homme se lança dans une frénésie meurtrière. L'auteur de ce qu'on appellera les "meurtres de la rue Fukagawa" se serait justifié en indiquant que des ondes radios (Denpa, en japonais) lui aurait ordonné de le faire. [1][2]

Arrestation dans la rue du meurtrier de la rue fukagawa

A notre époque, ce qu'on appelle le "Denpa" correspond à une esthétique, pour les œuvres narratives, ce sont plutôt des œuvres sombres où il va être question de la perte de contrôle de soi quoi que l'on fasse, sans même savoir pourquoi. Souvent les personnages sont isolés socialement et perdent pied avec la réalité.

Un exemple de titre notable du genre Denpa est Chaos;Head, un Visual Novel de la série "Science Adventure" dans lequel un adolescent et de plus en plus en proie à des délires parfois fantasmagoriques parfois cauchemardesques. Au point que lui-même ou le joueur ne savent plus ce qui est "réel" ou non. D'une certaine manière, on peut aussi considérer Evangelion comme étant du Denpa[3] .

Une jeune femme au cheveux bleus tenant une épée
Capture d'écran de Chaos;Head

Dans NGO, Ame semble ne pas avoir d'amis autre que le joueur, se confie à nous sur son enfance difficile. Elle souhaite échapper à la réalité par l'intermédiaire d'Angelika l'ange d'internet, mais aussi par l'intermédiaire de paradis artificiels. Ame est seule et plus ou moins instable, un état reflété par l'état de l'écran, mais aussi par la musique, justement du genre Denpa. Utilisant des motifs musicaux décousus et répétitifs donnant un sentiment d'aliénation. [4]

Croyez-moi, à force, on l'a dans la tête.

Au final dans la société Japonaise, les "Denpa" sont beaucoup de ceux que l'on considère comme isolés, avec des problèmes sociaux. Et comme pour mettre plus cela en avant Needy Girl Overdose va utiliser un autre moyen.

Ce joli minois est une mine

Au début de l'article, je vous présentais la dualité entre la tenue d'Angelika, colorée et lumineuse, et celle d'Ame, qui bien que d'une certaine élégance, possède des couleurs assez sombres.

A gauche Ame avec des tenues noires et rouge. A droite, Angelika en rose et bleue
Extrait de l'artbook numérique du jeu

Eh bien, il faut savoir que cette tenue correspond à un style particulier : Le jirai-kei

Deux jeunes femmes au style jirai-kei
月太げつたい - https://www.flickr.com/photos/moontai0724/52660570259/

D'après Aesthetics Wiki[5], Jirai-kei est une sous-culture Japonaise portant un stéréotype :

Les jeunes femmes arborant ce style mignon ont un comportement entrant en contradiction avec ledit style, elles peuvent à tout moment devenir violentes et obsessives, pouvant s'adonner à des comportements autodestructeurs. D'où le nom de "Jirai", "mine" en Japonais.

Un comportement qui correspond entièrement à notre personnage principal.
A travers ce style on peut aussi y voir une dualité : D'un côté, il a su fédérer une communauté, sortant de l'isolement des personnes aux problèmes similaires, de l'autre, en tant que mode, il "glamourise" des problèmes de santé mentaux importants auprès de personnes qui n'en sont pas forcément atteint. Provoquant alors d'autres problèmes comme la dysmorphophobie dans la course à la beauté.

Le style vestimentaire de cette chère Ame est donc tout sauf un hasard parfaitement en lien avec le côté Denpa du jeu mais aussi d'une certaine manière avec Internet, qui lui aussi fédère, tout comme il isole, parfois même les deux en même temps, alors qu'il se voulait être une fenêtre sur le monde.

Epier par la fenêtre

Une fenêtre justement, c'est ce qui va nous permettre d'observer et d'interagir avec Ame, la seule vue qu'on aura d'elle sera via un affichage de sa webcam ou de par un suivi de son compte privé sur les réseaux, on peut alors l'observer, fixement sur sa chaise, se faire les ongles, utiliser son hand-spinner, on peut regarder ses streams évidement, mais on peut aussi observer son comportement, la voir trembler de stress, sourire d'amour ou exploser lors de ses crises.

Certes le jeu nous incite à passer des moments avec elle, sortir en ville, passer un moment romantique, tout comme l'aimer. Mais ça, à aucun moment vous ne pourrait le voir, si ce n'est qu'hors-champ ou via des photos retouchées sur les réseaux. Le lien avec le tamagotchi est plus qu'évident, puisque l'on a plusieurs jauges à contrôler et au final les seuls besoins que l'on doit gérer sont ceux de la reconnaissance et d'évasion. Seulement étant donné les états de stress et de détresse mentale qui doivent forcément s'aggraver si l'on souhaite faire des vues. Needy Girl Overdose s'apparente à une expérience sociale, comme celle vécue par Tomoaki Hamatsu[6] qui devait vivre seul dans une maison sans rien pour vivre juste en gagnant des concours. Au vu et au su de tous. Sans que lui ne soit au courant de son observation.

Arkeo Toys parle ici du cas de Tomoaki Hamatsu participant à l'émission : Susunu! Denpa Shōnen (Oui encore du denpa)

Si ce n'est que dans le cas d'Hamatsu, celui-ci devait se débrouiller tout seul. Dans le cas de NGO, Ame nous laisse gérer entièrement sa carrière, sans jamais objecter une seule fois. Toutefois, si les premières heures de jeux sont ludiques puisque l'on s'intéresse à Ame, à ses réactions, à son travail, eh bien on se rend rapidement compte que le jeu possède 27 fins différentes. Et au début, c'est rigolo, puis on commence à faire les choses de plus en plus mécaniquement dans l'espoir d'obtenir une nouvelle branche, quitte à finalement suivre un guide pour réussi l'avant-dernière fin et débloquer celle que le jeu considère comme la "véritable".

Mais en faisant cela, finalement on s'intéresse de moins en moins à Ame, ni même à Angelika, nous ne faisons que donner des instructions qu'Ame exécute tel un ordre donné par une entité surnaturelle, toute puissante, tout ça pour notre satisfaction personnelle. En fait, nous sommes le Denpa.

Une conclusion soutenue à mon sens par la vraie fin du jeu, attention spoiler :

Une fois toutes les fins du jeu obtenues, un nouveau fichier se révèle. Lorsque l'on selectionne celui-ci, une nouvelle partie se lance, mais Ame nous explique qu'elle souhaite se débrouiller seule, sans nous.

On assiste alors impuisant à la carrière d'Ame, qui finalement, au bout de trente jours trouve la paix, arrête le stream et s'en va, laissant place à une dernière révélation que je ne spoilerai pas !

Overdose d'internet

Au-delà de son aspect de jeu de gestion ultra simpliste Needy Girl Overdose nous dépeint un portrait pessimiste mais pas forcément catégorique d'internet : La course à l'audience, les commentaires déplacés voir haineux, le sentiment d'impunité qui va avec. Ou bien encore les dérives sectaires dans lequel on peut vite s'engouffrer pour un besoin de reconnaissance quitte à être dépendant des autres. Alors que dans le même temps, le jeu nous montre que l'on peut aussi voir le verre à moitié plein. On peut s'évader d'un quotidien morose, tisser des liens, même très fins autour d'une passion. Tout simplement apporter une forme de joie aux gens. Mais comme on a pu le voir, ce genre de comportement ne date pas d'il y a 30 ans. Internet n'est qu'un facilitateur, il favorise les bons comme les mauvais côtés, mais à force d'avoir internet constamment avec soi, on finit par faire une overdose d'informations.

Needy Girl OVERDOSE ou Needy Streamer Overload est dispo sur PC, Switch, PS4 et PS5 et c'est un chouette jeu !


Bibliographie

  1. Page Wikipédia Japonaise sur les meurtres de la rue Fukagawa
  2. Still In Love – Denpa as a genre, and the desire for acceptance
  3. On Denpa: A Guest Article by Kenji the Engi
  4. Akibapop - Aesthetics Wiki
  5. Jirai-kei - Aesthetics Wiki
  6. Page Wikipedia de Tomoaki Hamatsu
  7. The Truman Show n’était pas une simple fiction ?! - Arkeo Toys